La vie dans les bois

 

« Un harpon qui sert à chasser le phoque chez les Lapons, il est tout ciselé. A quoi ça sert pour attraper le phoque ? A rien. Mais le facteur du harpon il passe sans doute plus de temps à ciseler le manche qu’à fabriquer la lame. Parce qu’il faut que son geste ait un sens. Ce geste il ne peut avoir un sens pour lui qu’à la condition de donner au phoque qu’il va tuer quelque chose de somptuaire, un temps de travail pour rien. Parce que cet homme là, il chasse le phoque, mais il sait que au delà de la graisse du phoque, de la viande du phoque, de la peau du phoque. Il y a quelque chose qui est dans le phoque. Quelque chose avec quoi on ne fait pas de vêtements, avec quoi on ne fait pas d’huile pour se chauffer pour s’éclairer mais qui est lié à lui, qui est de l’ordre de la vie et qui est de l’ordre de quelque chose qui est incompréhensible mais qui est magnifique et qui est le seul truc qui mérite de vivre. Qui donne le droit de vivre y compris au phoque et qui donne le droit au Lapon de tuer le phoque pour continuer à vivre en mangeant le phoque. Un chasseur de phoque a une pratique esthétique, il marque son harpon et cette marque elle est capitale, c’est ça qui lui donne une existence et pas simplement une subsistance. Un chasseur de phoque c’est pas un mangeur de phoque, c’est un homme qui vit en relation avec le phoque. Son souci dans la vie c’est pas du tout de manger du phoque ou de tuer des phoques, c’est - à travers la chasse au phoque - d’exister et de rendre hommage au monde dans sa modalité à lui »

Bernard STIEGLER, 2003.
A quoi sert l’art ? (en ligne).

 

C’est pour tenter de vivre ce que Bernard Stiegler décrit ici, qu’en novembre 2015 je partais vivre dans les montagnes, en guise de voyage d’étude à l’étranger. Je voulais faire l’expérience d’un mode de vie plus terre à terre, plus dur, qui me laisserait moins de temps d’oisiveté. Je voulais constater comment se manifestait notre incurable besoin de donner du sens à nos actes. Comment ce besoin inconscient de faire art, s’immisçait au sein même d’actes simples comme se nourrir ou construire un abri. Je rêvais depuis longtemps de marcher sur les traces de Thoreau bien que mon expérience se révéla être à des années lumière de la sienne. La Vie dans les bois est une série de photos présentant l’abri que j’ai construit et dans lequel j’ai vécu durant deux mois.